L'association Khata Karpo

La mission de Khata Karpo

Les réfugiés ont à cœur de trouver un équilibre entre la préservation de la culture qu’ils ont laissée derrière eux et leur intégration au sein du pays qui les accueille et où ils démarrent une nouvelle vie. Ce défi est particulièrement pressant et stressant pour les Tibétains. D’une part, ils éprouvent très fréquemment pour leur culture et leur langue un attachement d’une intensité tout à fait remarquable, qui ne laisse de surprendre. Par ailleurs, ils savent que, au Tibet même, donc sur leur sol natal, leurs congénères ne sont pas dans la capacité de protéger ou développer cette civilisation dont ils sont si fiers. En effet, au Tibet, c’est en dernière analyse l’appareil d’État de la République populaire de Chine, donc le Parti communiste chinois, qui oriente les décisions, et ce, dans tous les domaines (économique, politique, religieux, linguistique, culturel, environnemental, pour citer les principaux). De ce fait, la culture tibétaine au Tibet est toujours encadrée, et souvent entravée et instrumentalisée, par un Etat chinois qui se caractérise par sa méfiance envers toute expression trop libre d’un peuple qu’il considère comme une « minorité » rétive et potentiellement menaçante pour l’unité nationale. La langue tibétaine, si elle résiste pour l’instant principalement grâce à la ténacité des Tibétains eux-mêmes, doit affronter la concurrence d’une langue chinoise de plus en plus présente au quotidien et ce, dès le plus jeune âge des enfants tibétains, via l’école et les médias. On peut dès lors prendre la mesure du stress très particulier éprouvé par les réfugiés tibétains en France. Bien que peu nombreux (moins de dix mille), ceux-ci se sentent souvent investis sur leur terre d'accueil d’une mission de représentation et de sauvegarde d’une civilisation en danger sur son propre sol, et tentent chacun à leur manière de mener à bien des activités où ils la célèbrent et la pratiquent. Ainsi, ils organisent régulièrement des fêtes où ils se retrouvent pour danser et chanter, ils enseignent le tibétain aux enfants le dimanche matin à Paris, et en en janvier 2018 des journalistes réfugiés ont lancé un journal bilingue franco-tibétain, pour ne citer que quelques initiatives.

En parallèle, les Tibétains sont conscients qu’ils doivent s’insérer dans le tissu social, économique, culturel, voire politique, de la France, ne serait-ce que pour que leur mission de contribution à la vie de la culture et de la langue tibétaines réussisse. Comme tous les réfugiés, ils suivent des cours de français et des formations organisées par Pôle Emploi. Mais, on peut le deviner aisément, ces programmes d’accompagnement restent peu nombreux et sont de qualité inégale. C’est donc pour pallier ce problème qu’a été créée l’association Khata Karpo. En organisant des cours de français pour les Tibétains, et de tibétain pour les Tibétains comme pour les Français, des tournois sportifs, des sorties culturelles, des formations en droit, l’association, composée à part égale de Tibétains et d’Occidentaux, permet à des Tibétains et des Français de se rencontrer et d’échanger, autour de projets culturels ou linguistiques. Au cours de ses trois années d’existence, et malgré des moyens limités, Khata Karpo a su répondre à quelques-unes des attentes des Tibétains en France, dans le respect de la civilisation tibétaine et dans un souci d’intégration, et établir des ponts entre Français désireux de découvrir la langue et la culture tibétaines ici, par le biais des Tibétains eux-mêmes. On ne peut qu’espérer que les nombreux projets de l’association aboutiront dans un futur proche, tant pour le bien des Tibétains réfugiés en France que pour celui de leur société d’accueil. En effet, dans un monde ouvert et globalisé, une intégration réussie tout en étant respectueuse de la culture d’origine des réfugiés est la garante d’une coexistence harmonieuse entre populations.

Françoise Robin

Professeure des universités - Langue et littérature tibétaines བོད་ཀྱི་སྐད་ཡིག་དང་རྩོམ་རིག་གི་དགེ་རྒན་ཆེན་མོ།

Responsable de la section Tibet à l'Inalco.

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